Nanterre et les Parisii, une capitale au temps des Gaulois?

Antide Viand, Nanterrien et directeur de la mission archéologique de l’Eure a mené des fouilles dans la ville de Nanterre entre 2003 et 2013. Des fouilles qui laissent à penser que Nanterre a peut-être bien été la capitale des Parisii !
Et si Nanterre avait été une capitale des Parisii, au temps des Gaulois?
En novembre 2016, invité sur les antennes de Radio Agora il a apporté des réponses à la question qui traversait l’exposition éponyme proposée au public en 2008.
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Il y a quelques années, vous avez piloté des fouilles dans le centre de Nanterre, d’abord pour l’INRAP, puis pour le Département des Hauts-de-Seine. Ce que vous avez découvert à l’époque a beaucoup surpris : Nanterre avait été la capitale des Parisii au temps des Gaulois. Comment en êtes-vous arrivé à cette conclusion ?

C’est une hypothèse plus qu’une conclusion. J’y suis arrivé grâce à un dossier assez étayé qui reste à approfondir.
C’est un enchaînement de découvertes : en 2003, j’ai repris une suite de travaux engagés lors de la création de la A86 au milieu des années 1990.
Une première fouille a eu lieu vers 1995 et les premiers vestiges d’importance sont apparus : pas de murs car, au nord de la Gaule, les gaulois construisaient leurs maisons en bois et en terre. Ils plantaient pour cela des poteaux dans le sol, dont subsistent des trous comblés de terre. On y retrouve des fragments d’objets de grande qualité qui témoignent d’une occupation plutôt atypique pour cette période.
Les fouilles de 2003 sont situées à côté de ces premières, enfouies maintenant, le long du tracé de l’autoroute de l’autre côté de la gare.
Les vestiges ont permis en 2003 de poser l’hypothèse d’une occupation qui n’est ni une ferme ni un regroupement de fermes, mais une ville gauloise qu’on peut dater de -150 à -30 environ, c’est-à-dire du deuxième siècle avant notre ère jusqu’au principat d’Auguste.

Quels sont les indices qui vous font dire que Nanterre était une capitale ?

La réflexion se mène à l’échelle d’un territoire. On trouve à Nanterre les caractéristiques d’une ville, c’est à dire une forte densité d’habitats et une structuration urbaine caractéristique qu’on ne retrouve nulle part ailleurs à cette époque sur les territoires des Parisii riverains de la Seine.
Une partie de la population se nourrit d’animaux très jeunes, qui représente donc une richesse.  A Nanterre sont pratiqués des artisanats variés, dont l’émission de monnaies. La monnaie des Parisii se fabrique donc à l’époque à Nanterre.

Est-ce un vrai signe de pouvoir économique et politique ?

En effet. Les villes sont une concentration de pouvoirs économiques et politiques mais aussi religieux et nous avons tout cela à Nanterre.

Vivait-on bien à Nanterre ?

Il est certain qu’une partie de la population vivait bien car on y consommait en grande quantité vin et viande. Pour le vin, on retrouve des amphores. Il vient de Campanie, en Italie, et il est filtré pour être bu. On retrouve des gobelets en céramique et des filtres qui permettaient de retenir les épices utilisées pour le conserver et l’aromatiser.
Quant à la viande, on a retrouvé environ 43 000 ossements d’animaux consommés correspondant à 148 bœufs, 228 moutons, 176 porcs mais aussi des chevaux, 22 chiens et, plus anecdotiques, une tortue et un chat. Les animaux consommés étaient élevés sur place et mangés jeunes.
Il faut se représenter une ville gauloise et ses abords : elle est formée d’une partie urbanisée, avec maisons et rues, et  de champs cultivés et de pâturages. Elle est assez étendue.
On a fouillé à ce jour un hectare et demi alors qu’on évalue l’occupation à 15 à 20 hectares, la ville actuelle de Nanterre en occupant aujourd’hui 1 219.

Connaissez-vous le nombre d’habitants ?

Non, mais, de -150  à -52, la ville a évolué. Elle atteint son apogée vers -100 ou -80, puis décline progressivement. Ce n’est pas la guerre des Gaules qui marque son déclin et l’on crée encore, après elle, des structures artisanales.

Où se situait exactement cette ville ancienne ?

Sous le tracé de la A86 au niveau de la gare. Là se situe actuellement la plus forte concentration de vestiges, mais il est vrai que ce secteur fut aussi le plus fouillé. On retrouve aussi des vestiges dans le centre ancien. Des fouilles ont eu lieu passage du Quignon et des découvertes ont été faites rue du Docteur-Foucault. Donc, cette agglomération gauloise venait jusqu’au centre ancien.

La ville était donc au bord de la Seine, mais le fleuve servait-il pour le commerce à cette époque ?

Je vous ai parlé de la partie urbanisée, mais il y avait des berges aménagées. Ce sont les travaux autoroutiers qui ont généré les découvertes : l’autoroute A86 pour les parties artisanale et résidentielle, et l’autoroute A14, au niveau de la rue Gutenberg, pour des berges aménagées de l’époque gauloise au moins. Celles-ci perdurent un peu encore à l’époque romaine.

Ce soir a lieu au théâtre des Amandiers, à Nanterre, la première de « la nuit des taupes ». Les taupes ont-elles joué un rôle de déplacement de vestiges que vous avez pu trouver ?

Je dois avouer être un avocat des taupes, injustement accusées de nombreux méfaits archéologiques. Les archéologues cherchent toujours des explications rationnelles, et quand ils fouillent une tombe et trouvent de petits objets déplacés, naturellement ils accusent aussitôt les animaux fouisseurs et principalement les taupes.
Lors des fouilles de 2003, j’ai découvert une nécropole gauloise qui datait de 300 et 250 ans avant notre ère. On retrouva des petits objets, dont des fibules – qui sont des agrafes qui tiennent les vêtements – déplacées et cassées au pied des individus enterrés. Mais, d’une part il n’y avait pas de trace de galeries de taupes, et d’autre part, on retrouvait des fragments d’un même objet d’une tombe  à l’autre. On pense maintenant à des manipulations rituelles que l’on connaît très mal encore.

Cela signifie-t’il que les Gaulois rouvraient les tombes pour enlever des objets tels les bijoux ?

Oui. Pour enlever des bijoux ou détruire symboliquement des armes : on trouve des épées qui ont été ployées après une période de dégradation dans le sol, certainement pour les neutraliser symboliquement.
De plus, les liens familiaux sont très mal connus. Nous n’avons pas fait de test ADN sur les individus, mais on retrouve dans des tombes d’enfants des moitiés d’objet dont l’autre partie a été enfouie dans des tombes d’adultes. Pour approfondir un peu plus ce problème de relation, il faut dire que sur une trentaine d’individus, on compte cinq porteurs d’épée. Ce ne sont pas forcément des guerriers : il faut penser à nos académiciens, eux aussi porteurs d’épée. Ici les individus porteurs d’épée sont morts entre 55 et 60 ans (d’après les travaux des anthropologues) et ils sont tous associés à une tombe d’enfant mort entre 18 mois et 5 ans. On ne connaît absolument pas les relations qui les unissent.
Nanterre est un gisement extrêmement riche, notamment pour étudier les rituels gaulois.

On a trouvé d’autres nécropoles à Nanterre. Comment cela s’est-il produit ?

La première a été découverte en 1899 dans le quartier de l’hôpital, lors de travaux d’extraction dans une sablière. Ces objets, ramassés par des ouvriers, sont actuellement au musée d’archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye.
Le deuxième ensemble funéraire est celui de 2003 que je viens d’évoquer.
Et, en 2009, une autre découverte, fortuite, a eu lieu lors de travaux sur le réseau d’eau. Cela se situait sous l’avenue Lénine, devant une station-service. Il y avait des ossements anciens associés à des restes d’animaux, vaches, porcs et moutons. Des fragments de vaisselle ont permis de les attribuer aux Gaulois. Des analyses au radio-carbone sur les ossements de ces individus confirment l’attribution de l’ensemble à  la première moitié du deuxième siècle avant notre ère.

Où peut-on voir les vestiges des découvertes les plus récentes ?

Pour l’instant, ils ne sont pas présentés au public. Ils l’ont été en 2008 lors d’une grande exposition organisée par la ville de Nanterre et le département des Hauts-de-Seine. Ils sont en réserve pour le moment et, pour les montrer, nous travaillons à des publications dont celle du cimetière gaulois, qui est un ensemble de référence.

Quelles ont été les réactions des historiens quand vous avez émis l’hypothèse de Nanterre, capitale des Parisii ?

Elles ont été très variées. D’ailleurs, ce n’est pas une thèse à laquelle je tienne plus qu’à une autre, mais elle est vraisemblable et classique à l’échelle de la Gaule. Si on étudie les chronologies respectives de ces deux lieux, il y a un déplacement de Nanterre vers Paris, comme on en connaît très souvent en Gaule. Il serait plus surprenant que Paris ait toujours été à la même place.
Comment expliquer le changement de Nanterre à Paris ?

Il se produit sous le principat d’Auguste qui dura de -27 à 14. Ce phénomène est assez fréquent : on déplace les centres de l’économie et du pouvoir. Ici, on remonte la Seine qui est un axe de circulation majeur. A l’époque, le fleuve n’était pas stabilisé, les berges étaient mouvantes, et les plaines étaient  marécageuses. L’agglomération gauloise de Nanterre avait été installée dans ce méandre fluvial fermé au sud par le mont Valérien. Cette implantation était donc stratégique au plan du commerce mais aussi de l’administration et du pouvoir. Les premiers vestiges de Paris, eux, situent la ville sur la terre ferme, et non dans une île.
On viendra se réinstaller à Nanterre plus tard, sous Tibère, c’est-à-dire après l’an 14 de notre ère. Mais l’habitat est beaucoup plus modeste que Paris qui, entre-temps, a évolué.
Nanterre a aussi changé et ce sont des témoignages indirects plus tardifs qui nous le révèlent dans le cimetière mérovingien qui se situe sous le parvis de la cathédrale. Au début du Moyen Âge, on inhumait les gens dans des sarcophages en pierre. Or, certains d’entre eux sont taillés dans des blocs d’architecture antique provenant probablement de monuments publics situés à proximité. Nous avons donc une trace indirecte d’une agglomération à Nanterre dans la période antique.

Est-t’il prévu des fouilles systématiques pour approfondir le passé de Nanterre ?

De nouvelles découvertes sont évidemment possibles. Souvenons-nous qu’avant 1990, on ne soupçonnait même pas la présence d’une agglomération gauloise. Les fouilles, cependant, ne sont pas systématiques. La loi prévoit toutefois, ici comme ailleurs, que certains projets d’aménagement soient précédés de travaux archéologiques. Nous sommes donc particulièrement attentifs pour le centre-ville, mais les vestiges n’étant enfouis que de un ou deux mètres ils ont parfois déjà été détruits. La construction d’une cave, par exemple, peut les avoir fait disparaître.

Des fouilles sont-elles entreprises sur le site de la papeterie de Nanterre ?

Actuellement, on effectue un diagnostic par des sondages préalables. Si des vestiges sont découverts, L’État décidera peut-être alors de mettre en place des fouilles.
Les archéologues espèrent de nouvelles découvertes, les aménageurs des terrains, peut-être un peu moins.  Derrière cette boutade, il faut souligner que les recherches archéologiques sont entrées dans les habitudes.

Pour conclure, pouvez-vous nous dire si Nanterre, au Moyen Âge, avait retrouvé son importance précédente après son déclin sous le principat d’Auguste ?

Il faut plus parler d’interruption que de déclin sous Auguste. Nous avons plutôt un développement classique avec quelques personnages emblématiques telle sainte Geneviève. Il ne faut pas oublier l’énorme cimetière mérovingien à la cathédrale. Il a notamment livré des armes et des parures et il est la preuve d’une occupation de premier plan. Les premières découvertes datent de 1883 et les dernières de 2007. D’autres fouilles dans les années 1990, sous la place du marché, ont là aussi livré de nombreux vestiges d’habitats non seulement  mérovingiens mais aussi carolingiens, c’est-à-dire du début du Moyen Âge.

Je terminerai en rendant hommage à la Société d’Histoire de Nanterre qui veille à la préservation du patrimoine de la ville et constitue, en ce sens, un acteur rare et précieux.

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 Écouter cet interview sur Radio Agora

Prolonger la lecture

 Bulletin N°14 – Nemetodorum, Nemptodoro, Nanturra, Nanterre

Fouilles avenue Jules-Quentin à Nanterre 

Exposition « Dans la peau d’un archéologue » Groupe Éducation de la SHN – février 2016

Des origines à nos jours…
Le bourg de Nanterre en 1688

et aussi

Vidéo des fouilles ( 1993 et 2003) vidéo réalisée par Bernard Courson.

Nanterre et les Parisii…Une capitale au temps des Gaulois ? , exposition du 11 avril au 14 juin 2008

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